Comment je suis venu à l’écriture


« Qui ne lit pas est obligé de croire tout ce qu’on lui dit », Victor Hugo 

Un bon lecteur instaure une discipline, tâche de comprendre son texte puis d’appliquer et de transmettre ce modeste acquis dans la limite de ses capacités, serait-ce dans la discussion.

Je dois mon décollage dans le français et mon goût pour la lecture d’abord de la bande dessinée pour enfant et adulte, Salah. En 6e du primaire, avec Melle Haddadi, je faisais des dictées souvent sans fautes, des rédactions d’au moins une page entièrement imaginée, avec deux ou trois fautes, d’une écriture lisible et bien cadrée, pour ne pas dire belle. Sans aucun doute, lorsque l’école est défaillante ou malsaine, comme c’est le cas dans tous les pays sous-développés, si l’on veut qu’un enfant ou un adulte fainéant apprenne une langue, bande dessinée jumelée avec des vidéos courts métrages sont de loin le meilleur moyen. La lecture (texte et/ou bande dessinée) réveille ou excite l’imagination et le désir de connaître la suite, à contrairement de la vidéo qui inhibe l’imagination ! On devrait les inclure dans le programme scolaire.

En 6e (du collège), j’avais un 20/20 en maths lors de mon premier devoir avec monsieur Fredj, de Tizi ville. Aucune erreur, belle écriture, belle présentation. Quand mon père a remis la double feuille à son contremaître, un Français, de la célèbre fonderie SACILOR de la Moselle, tout de suite il lui dit : « Le petit a de la ressource, ramène-le, je le prends en charge. » Il n’a jamais voulu et il a toujours mal pris mes voyages pour la France.

Sous l’initiative de M. Chebbah Md Akli, notre enseignant de français, j’ai prêté des histoires à la bibliothèque, que je croyais capable de comprendre : Le Petit Chaperon rougeBlanche Neige et les Sept Nains, puis, si ma mémoire est bonne, Cendrillon ou Le Magicien d’Oz ou les deux. Résultats assez bons. Grisé par ce « succès » inattendu, cette fois de ma propre initiative puisqu’on n’a pas renouvelé l’expérience de la fiche de lecture, j’en ai prêté un roman, un gros volume, Mémoires d’outre-tombe, tome 1, de Chateaubriand. Rien de rien. Ça parlait de mort, de la mer et de marins. Je me suis tourné vers un petit volume, L’Odyssée, d’Homère. Même résultat ; ça parlait aussi de mer, de monstres, de guerre. Plus tard j’ai vu le film et lu l’œuvre. J’ai beaucoup apprécié. Mon père m’a ramené de France La Rabouilleuse de Balzac. Toujours rien, sauf quelques bribes : un militaire, en Algérie, décapité par les « Arabes ».

Dès la 5e, mes notes commençaient à chuter. Le collège (technique) avait des horaires pour adultes. On rentre à 7 h, avec une heure de pause à midi, puis on finit le cours à 17 h. Les élèves de mon village étudiaient au CEM, un collège dans le même village, bilingue, dont les cours commençaient à 8 h avec deux heures de pause à midi et une fin des cours à 16 h. Le comble, à la sortie d’école, j’étais seul. Il faisait nuit et je devais me taper un trajet de deux kilomètres en essayant de déjouer les embuscades des voyous du village qui abritait le collège, conséquences des rancunes et des conflits de la guerre de Libération, vieille pourtant de quinze ans. En hiver, comme la nuit tombait dès 15H, je n’avais d’yeux que pour le dehors, comment déjouer les embuscades des voyous de ce village, tous du quartier Hlaoua, en plus du cartable qui pesait entre 15 et 20 kg : trois livres et trois cahiers uniquement pour les maths (algèbre, arithmétique et géométrie), et nous étudiions quatre matières le lundi et mardi, deux heures chacune. D’ailleurs, toutes les matières en français, sept, se composaient au moins de deux disciplines, un livre et un cachier chacune, en tout huit livres et huit cahiers. Et pas de casier.

J’ai fini la 4e avec 4/20 en maths, 0/20 dans les matières en arabe (langue arabe et éducation islamique), 10/20 constant en français, 12/20 dans les sciences (humaines, animales et botaniques), une moyenne dans les matières techniques et artisanales (la mécanique, l’électricité et la soudure) et en anglais, la seule matière que j’aimais. Avec les résultats du brevet de collège, j’avais la moyenne annuelle de 9,75/20 lors de l’année de passage au lycée, quand on m’a mis à la porte sans qu’aucun de mes enseignants de pacotille ne m’ait demandé de toute ma scolarité pourquoi cette chute aux enfers. Oui, j’étais blessé et c’était cette blessure qui m’a jeté corps et âme dans la lecture, l’aventure et le rêve de devenir écrivain, serait-ce pour raconter toute cette lâcheté et cette mélasse pour lesquelles certains, voire beaucoup, à ma surprise, exprimaient de la nostalgie…

Puis c’était la rue, la haine de toutes les institutions avec un refus viscéral de retourner en classe serait-ce pour une formation, la haine de presque tout le monde, l’enivrement de la liberté et de la petite délinquance qui m’a légué une partie des villageois, les petits boulots pour mon argent de poche, mais toujours gentil, respectueux, discipliné, bon et généreux.

Je me suis tourné vers les journaux étrangers (L’Observateur et Le Monde). Il y avait EL-Moudjahed, quotidien national, mais on ne le lisait pas, tellement il puait la haine du Kabyle, il était propagandiste et un torchon à souhait. Cette lecture ne me suffisait pas. Je demandais à Salah, encore Salah, de me prêter un roman policier, La Bague des Borgias, de James Hadley Chase, si ma mémoire est bonne. J’ai aimé. J’ai presque tout compris ; certes, ce genre de littérature est simple, on dirait un film : beaucoup de dialogues et d’actions, peu de descriptions, pratiquement pas de réflexion, pas de vocabulaire élaboré. J’en ai lu une centaine au bout de deux années.

J’ai rompu avec cette littérature à cause de mon service militaire et là-bas, étant affecté, après la fin de mon instruction, au service des archives et chrono du quartier général de la 7e région militaire, qui pullulait de magazines d’espionnage, j’ai plongé la tête baissée dans cette nouvelle lecture très passionnante, qui parlait des services secrets des puissances mondiales : la CIA américaine ; le MI6 anglais ; le KGB de la défunte URSS, aujourd’hui Fédérations de Russie ; la DGSE alors SDECE, française ; le Mossad israélien et enfin la fameuse SM (Sécurité Militaire) algérienne. Inutile de vous dire que tous les autres paraissaient des minus devant la SM, sauf le KGB, le dieu, et hélas ! j’y croyais alors, fort bien, pas pour longtemps.

Je découvrais le français qui me semblait une redoutable arme. Avec l’arabe, on trouvait juste des livres sur l’islam, la poésie et les recettes de cuisine, presque rien d’autre. Rien pour l’anglais, pas même des guides d’apprentissage. Je lisais presque tout, y compris les revues sexuelles, où l’on racontait ses expériences, notamment la masturbation, l’homosexualité, etc. Fort des résultats, j’ai viré aux classiques. Je relis La Rabouilleuse de Balzac et L’Odyssée d’Homère ainsi que L’Illiade. Pêle-mêle je lis Les Misérables de Victor Hugo, Les Pensées de Blaise Pascal, 101 conseils anti-nervosité du Dr Michel Jossay, Les Somnambules d’Arthur Koestler, Pensée contemporaine, œuvre collective qui traite de tous les domaines scientifiques et des courants de tous genres, avec des extraits d’œuvres célèbres des grands savants et philosophes des deux siècles derniers. Pour celui qui veut se forger une base sur la culture générale, qu’il lise cette œuvre et la complète par les œuvres sus-citées.

J’ai déniché un livre de psychologie de Pierre Daco, le best-seller intitulé Les prodigieuses victoires de la psychologie moderne, dont tout le monde parlait alors. Bien visé puisque je lis la trilogie, dont je me fis venir un exemplaire de France, ainsi que d’autres œuvres sur cette matière. J’ai appris un pan sur moi, au point de me croire malade ; je croyais alors la dépression était pour les autres. J’ai trouvé magnifiques Les cinq leçons de psychanalyse de Sigmund Freud, notamment la partie refoulement expliquée par une métaphore que voici. Un enseignant et ses élèves décident de faire le cours sans un élève handicapé trouble-fête. Celui-ci frappe à la porte sans arrêt au point de les empêcher d’accomplir le cours. L’enseignant sort et accepte de le laisser entrer à la condition qu’il reste tranquille. Le handicapé accepte. Tout se déroule bien. La morale : on ne peut pas ignorer un défaut ; on l’accepte puis on le satisfait partiellement ou indirectement, c’est selon. Je soupçonne qu’à l’échelle mondiale il existerait des pays qui sont des refoulements entiers… On a beau prétendre que les thèses de Freud sont périmées et devenues des curiosités littéraires, on se trompe. Ces thèses ont de belles décennies devant elles dans bien des pays comme le monde dit arabe.

Je n’avais pas encore vingt-cinq ans sans maîtriser le français, que j’ai concocté un canevas pour un roman intitulé Démantèlement, redevenu Dénouement. Je l’ai expurgé puis l’ai donné pour avis à trois enseignants : un retour catastrophique puisque les avis étaient mitigés sur la syntaxe et le style. Merci pour les critiques. La leçon a servi. Dénouement est devenu La colère des agneaux, affiché dans la page Accueil, sauf que la mutation était telle qu’on n’y trouverait aucun lien en dehors de la colonne vertébrale. Grâce au roman classique, à trente ans, je possédais une bibliothèque de plus de cent cinquante œuvres de grands classiques touchant à tous les domaines de la vie et des sciences, chose rare en Kabylie tout comme au pays, car il fallait un parcours du combattant pour trouver une œuvre classique.

Je ne peux finir sans Voltaire et Rousseau. On les comparaît à un démolisseur suivi d’un maçon-bâtisseur, Voltaire étant le premier ; il détruisait tout ce qui ne tenait pas bien, notamment la religion bâtie sur des contes fantastiques ou des contes d’horreur ; Rousseau, derrière, en maçon-architecte, ramassait les débris utilisables pour les recycler tout en y apportant ses matériaux à lui afin d’en fabriquer une œuvre nouvelle. Ce n’est pas sans raison que Victor Hugo les avait cités dans son œuvre monumentale Les Misérables, dans le poème de Gavroche qui succombait aux balles des royalistes. C’est comme si Victor Hugo leur attribuait la Révolution française. Lorsque j’ai lu Le Pacte social de Rousseau, j’avais l’impression d’avoir dans les mains un diamant scintillant de mille et une lueurs. Je l’avais lu d’une traite, sans rien sentir jusqu’à ne plus trouver de page à lire, ce qui m’était arrivé pour la première fois. Tout était nouveau, beau, la petite phrase, le style. Grâce à ces deux auteurs, aucun texte politique ni aucun texte religieux n’a eu d’emprise sur moi. Ils m’ont appris la méfiance du politique et du religieux et à lire avec mon intelligence quitte à se tromper.

Et nous y voilà à la question fatidique. Pourquoi suis-je devenu écrivain, moi, le cancre de la classe, alors que Salah, l’artiste du français, qui a réveillé en moi l’appétit pour cette langue, ne l’est pas, voire a perdu beaucoup de son français (suivre lien pour comprendre la situation) ? On dit que c’est un don. Peut-être. Mais, je n’y crois pas. Je pense que tout vient par le travail et l’amour de ce travail. Je suis sûr que tout lecteur a eu, à un moment ou un autre de ses lectures, l’idée de devenir écrivain. S’il nourrit cette idée, cela donnerait des résultats ; sinon, tout meurt. Il se passe que moi je n’ai jamais cessé de vouloir écrire un livre, nourrissais tout le temps ce rêve, peut-être parce que je voulais raconter toute cette mélasse dont les gens inoffensifs, moi et d’autres, les miens, étions victimes. Au risque de me répéter, je n’y vois pas de don, j’y vois seulement le travail, l’amour de ce travail et la ténacité. Maintenant, si vous insistez que c’est un don, alors c’est un don.

Aussi, pour écrire, il faut connaître les mécanismes de base de la langue avec laquelle on veut travailler et posséder assez de matière à « pétrir ». Cette dernière, on ne peut l’avoir qu’en ayant un imortant capital refoulement à la freudienne, ou jouir d’une imagination polifique doublée de sensibilité. Cela peut donner des œuvres géniales et immortelles, très rares cependant.