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       Dans l’ordre du jour, on débattrait des dossiers chauds qui creusaient davantage le fossé entre le gouverné et le gouvernant et qui risquaient de faire exploser la société en mille et un territoires. Le représentant eut droit en premier à la parole, une astuce du despote ou le Père qui voulait dire à son peuple qu’il l’aimait :
     — La super corruption arrive en tête, un crime contre la nation. Comme le dit Son Ignorantissime ou le Père, c’est selon : « On est tous des corrompus, soit par la possession, soit par la convoitise, les autres ou les assimilés par les idées mécréantes. »  Seulement, si le chef donne le mauvais exemple doublé d’impunité, le peuple incapable de s’unir et de se révolter s’adonnera à ce fléau. C’est l’une des causes principales qui rebutent les investisseurs occidentaux et les jettent comme des mouches sur le gaz et le pétrole. Ils ne sont pas dupes ; en dehors de cette manne, on leur offre un marché de consommation insignifiant, négligeable et facile à satisfaire, en somme le petit pourcentage de rentiers et de bourgeois qui se sont enrichis sur le dos de l’État. Vient en seconde position le super chômage. D’emblée et sans risque de me tromper, la moitié de la population se tourne les pouces chez elle, en l’occurrence la femme. Le petit pourcentage qu’elles ont, naturellement, de plus sur le mâle est annulé par la minorité qui travaille, à majorité des citadines, la raison du chiffre rond. Dans la campagne, la femme trime depuis l’enfance et meurt sans salaire, sans retraite, sans argent de poche et sans une aide quelconque. L’autre partie des chômeurs court les rues, à majorité des jeunes. Ainsi le chiffre réel du chômage est égal ou supérieur aux deux tiers de la population active. Les dix pour cent que ressassent les officiels, à moins d’une propagande, on dut les puiser dans les bureaux d’emploi auxquels la femme, le jeune et le chômeur invétéré ne se réfèrent jamais, parce qu’en plus de ne leur rien offrir, on les méprise royalement. Dans les trente pour cent que distille la presse indépendante, la femme n’a pas non plus sa place. Décidément, le déni de la femme et de ses droits élémentaires n’épargne même pas les instruits. L’injustice des salaires et la nullité du pouvoir d’achat en sont les causes principales qui aggravent ce fléau. Le travailleur manuel touche un salaire de misère ; l’oisif bureaucrate et l’agent véreux, le double ou le triple. L’État et certains patrons exploitent les filles en les payant un quart du salaire minimal, c’est-à-dire une miette du salaire d’un député pourtant croupion. Comme les ministres, eux aussi se prélassent dans leurs bureaux et touchent le double ou le triple du salaire du député, sans compter les avantages. On se demande combien percevaient le Président et le général ? Quant au Père, il puise directement dans la manne et au besoin dans la ronéo de la banque centrale, la machine à fabriquer les billets. C’est pourquoi le jeune et le célibataire refusent de travailler, préférant voler les gens sans défense, en attendant que soient facilités les braquages de banques et les enlèvements avec rançon, dont la voie est ouverte par les terroristes. Ainsi, l’ouvrier assuré de l’impunité n’hésite pas à mettre en panne la machine qui lui procure son pain ; il s’absente en se justifiant d’un certificat de maladie bidon pour fructifier son activité parallèle. De toutes les solutions injectées pour éradiquer la gangrène du chômage, les unes ayant coûté des milliards de dollars au dit trésor public, aucune n’a donné des résultats probants, parce que l’on tourne autour du pot, on tâche de combattre les effets, pas la cause, une situation qui arrange les corrompus et les corrupteurs qui s’en mettent plein les poches avec cette manne. La solution est pourtant simple : multiplier par dix la fiche de paie du travailleur pour atteindre le pouvoir d’achat réel et diviser par cent celle des plus hauts responsables. Comme le pays dépend entièrement des recettes des hydrocarbures, importe même les fruits et légumes et ne produit rien de local, pas même les tiges d’allumettes, il vaut mieux calculer le plus haut salaire de la fonction publique selon la grille occidentale conforme au standard international, comme il en est en France. En mots simples, le chef de l’État ou le Père touchera dix fois le salaire minimal. Encore, faut-il payer le travail de bureau beaucoup moins que le travail de sueur ; le mérite revient à l’ouvrier. À ce moment, le chômeur cherchera à travailler ou se débrouillera un emploi. Le calendrier foisonne de fêtes religieuses, nationales et internationales, et si le jour chômé et payé tombe le deuxième jour de la semaine (lundi) ou le quatrième jour (mercredi), parlant de notre pays qui diffère du standard international, on fait le pont, un long week-end de quatre jours. Les fêtes berbères seront alors les bienvenues. Suivront les anniversaires des directeurs. On avait bien fêté pendant un peu plus de quarante ans un putsch baptisé « redressement » ! Il faudrait les satisfaire au moins pendant quarante ans. Avec le week-end universel, les douaniers ne travaillent que trois jours, puisque les bateaux sont amarrés le samedi et dimanche. Pourquoi ne pas ajouter le week-end berbère, le lundi et le mardi pour ceux qui l’ignorent ? Ainsi on travaillera un jour par semaine ; trois, pour la population. Les ministres et les députés ne dépassent pas trois jours, encore quelles journées : on dirait des vacances avec des parties de jambes en l’air avec leurs secrétaires. C’est beau le monde dit arabe ! Le ramadan est un deuxième mois de congé. Excepté chez le privé, ailleurs on somnole au bureau du matin au soir, quand on ne s’aménage pas un coin à l’abri des regards indiscrets, puis on se réveille à la dernière heure de fin de travail. Côté rendement, avec les soucis du quotidien et la frustration sexuelle surtout, on se sent las avant de commencer le travail. On peut dire qu’on vient juste chercher la paie. Le loyer, l’électricité, la bonbonne de butane, le téléphone, l’appareil électroménager, le jouet de l’enfant, les habits décents et bien des produits de base relèvent du domaine du luxe. La couche moyenne qui fait la société est réduite à la peau de chagrin ; il y a une infime partie de riches comme Crésus et le reste de la population pauvre comme Job. Pire, un tiers de la population ne mange pas le soir s’il déjeune, certains piochent même dans les décharges publiques, et faute de toit d’autres dorment à la belle étoile. Des enfants sont morts de faim sur le seuil de leur école, tandis que d’autres se sont suicidés le jour de la rentrée parce que leurs parents ne pouvaient leur acheter la robe ou le pantalon qu’ils réclamaient à cet effet, exigés par l’école. En parallèle, on jette des milliards dans des soins en France de dirigeants souffrant de maladies que l’on guérit au pays. Sur un autre registre, on ne compte plus les accidents de travail, les accidents de la route, les revendications salariales, raciales, linguistiques et religieuses. Les voyous exigent de fermer les prisons ; les corrompus, d’enfermer les intègres ; les intégristes, d’exiler tous les mécréants – ceux qui ne leur ressemblent pas. En matière d’aura, l’islam se taille la part du lion, suivi de l’ethnie et des symboles. Si on n’est pas musulman, on est interdit de candidater aux présidentielles. Ainsi on ouvre grand les portes aux imposteurs. En effet, toutes les personnes intègres, honnêtes et compétentes non musulmanes et Dieu seul sait qu’ils sont majoritaires, ne mentiront pas pour un poste de marionnette. Je dis cela, car, lorsqu’un adulte croit au père noël, on se demande ce qu’il lui reste pour aimer ces mêmes sciences qui prouvent la nature mythologique du noël, d’autant qu’elles seules procurent les compétences, l’insertion à l’époque moderne. Quiconque critique l’islam ou est surpris en train de manger pendant le ramadan, risque la prison ferme et une forte amende, mais on peut insulter à souhait les autres croyances. La femme en paie le prix fort. Le Code de la famille qui régule le rôle de la femme, inspiré de la Charia, cette loi misogyne du septième siècle, consacre la femme un être inférieur à vie et sous la tutelle du mâle ; pour toute action qui engage sa responsabilité, candidate-t-elle à la présidentielle et soit-elle âgée de cent ans, elle doit présenter un tuteur (parent ou proche). On lui octroie la moitié de l’héritage du garçon. Mais le pire, lors de son premier mariage, elle doit présenter un certificat médical général, qui inclut l’état de son hymen, prouvant ainsi sa virginité ou son dépucelage, au mépris de son mari qui n’en voulait peut-être pas. Certes, le médecin délivrait un certificat positif basé sur la déclaration de foi de l’intéressée, donc par complaisance, mais aussi, parce qu’aucun mâle n’accepte qu’un autre mâle écarte les jambes à sa femelle pour lui palper la vulve, en dehors d’une force majeure. Et s’il le permet et que la femme n’a pas sa virginité, situation qui peut survenir naturellement ou en faisant certains sports comme l’équitation, le vélo, le médecin ne peut dire la vérité sous peine d’être agressé ou assassiné, ni engager son assermentation sur une fausse déclaration qui risque de se retourner contre lui. Dans quel pétrin on a mis tout ce beau monde ! La démocratie, la modernité, la laïcité, des vecteurs de vivre-ensemble et de puissance économique, on n’en a cure. Encore, je vise le peuple, qui a grandement besoin de ces valeurs humaines et universelles pour s’émanciper et progresser au lieu de se figer dans sa croyance. Une croyance, bon sang ! On endure une foule de terrorismes : le terrorisme étatique, le terrorisme religieux, le terrorisme ethnique, le terrorisme « plumitif », le terrorisme du planton contre l’usager, celui du parent contre ses enfants, celui du mari contre son épouse, celui du frère contre sa sœur, celui de la famille contre son membre, celui du groupe contre l’individu, celui du sain contre le malade, celui du pyromane contre la forêt. Même les moustiques et les mouches se transforment en terroristes en été. Cette fourmilière de revendications vindicatives et de terrorismes de tous poils est à l’origine d’une fuite massive et persistante vers l’Occident et les cieux cléments de toute notre matière grise, notre justice, notre jeunesse, notre vertu, notre douceur…
     — Je vois, Représentant, que ta feuille est chargée, coupa le Président. Tu la finiras pour les intéressés ou dans ta tête, on a à débattre de la sécurité du Père.
     Cette montagne de problèmes et de faux problèmes, qui détruisait toutes relations entre les habitants et risquait de faire exploser la société, fut ajournée, sacrifiée pour la sécurité du despote ! Pourtant, il s’entourait d’une armée de proches, d’anges gardiens, de rentiers clientélistes et de lèche-bottes qui donnaient l’impression d’empêcher une mouche de s’y glisser.
     Pour comprendre la distribution des rôles dans cette assemblée, le Représentant ouvrait la séance et freinait les députés et ministres dans leurs exigences personnelles, le Président s’opposait au Représentant, une tactique du despote, une sorte de contre-pouvoir inversé.

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